Don Senén

Don Senén dépose sa main sur le tronc d'un petit arbre chargé d'oranges. « Goûtez, comme elles sont douces ! », nous invite-t-il, saisissant lestement quelques fruits murs qui pendent à sa portée. Des oranges, il en pousse de toutes sortes, des plus suaves au plus acides dans ce verger enchanteur qui borde son logis. Une fois de plus, Don Senén nous a capturé dans sa ferme. Venus pour lui acheter un peu de lait, nous avons bientôt suivi sa courte silhouette dans les méandres de son cafetal, sa plantation de café. Malgré ses presque septante ans, Don Senén avance d'un pas agile tout en nous décrivant les différentes essences qui nous entourent. Ici, parler de cafetal est un peu court. Bien sûr, les arbustes de café cohabitent avec leur voisins habituels, les bananiers dont l'ombre tempère les rayons dardants du soleil estival, mais Don Senén ne se contente pas de ce compagnonnage.


Alors que la plupart des paysans de la région ont cédé leur autonomie alimentaire pour les revenus toujours trop rares que leur apporte la monoculture du café, il tient à la pluralité de ses cultures : on ne met pas tous ses oeufs dans le même panier. Don Senén est de ceux qui estiment qu'une terre doit avant tout nourrir celui qui la travaille. Un paysan intégral en somme, qui se refuse à devenir un spécialiste soumis aux flux capricieux d'un marché du café globalisé, qui préfère semer la diversité sur son petit lopin.


Et tout pousse dans cette riche terre volcanique de Pescador Bajo, sa vereda : manioc, courge, goyave, tomates, piment, plantes aromatiques et médicinales en tout genre, maïs, haricots, patates. J'en passe.


Son dada, à Don Senén, c'est les arbres. Les orangers et les citronniers de diverses espèces abondent et se mêlent en d'innombrables compositions.


Notre hôte raconte qu'un jour, des agronomes sont venus dans la vereda pour greffer des arbres. « Plûtot que de venir greffer chez nous, pourquoi ne pas nous apprendre à le faire nous-mêmes ? », leur a-t-il dit. C'est ainsi qu'il a acquis cette connaissance avec laquelle il a depuis expérimenté jusqu'à faire pousser de magnifiques arbres dont certaines branches donnent des oranges acides, d'autres douces, d'autres encore des citrons, et sans une once d'intrants chimiques. Il y tient : ses fruits n'empoisonneront personne !


Avoir encore soif d'apprendre à son âge, rester curieux du nouveau, avide d'expérimentations. Voilà une leçon que nous offre ce grand-père dont les enfants sont pour la plupart allés construire leur vie en ville et qui a vu se réduire peu à peu les possibilités d'un futur à la campagne. De sa jeunesse, il garde le souvenir d'un monde bien différent. Son père faisait partie de la communauté indigène qui peuplait alors la région et dont l'héritage ténu n'affleure que très rarement, au détour d'une légende locale ou de la tournure de phrase malicieuse d'une vieille dame. Sans être passéiste, Don Senén garde une mémoire diffuse de cette époque où l'agrochimie et les monocultures n'avaient pas dépossédé les paysans du fruit de leur labeur, et où les gens savaient se nourrir de la terre tout en la soignant.


On remonte doucement vers la maison de Don Senén. Chemin faisant, on croise des canards assoupis, des oies, des poules apeurées et un coq hautain. Ils vaguent en liberté dans la douce torpeur de l'après-midi. Plus loin, des cochons d'Inde (le Cuy, mets de choix dans la gastronomie régionale) côtoient des lapins et une porcherie, alors que des poissons nagent dans un petit étang. La vache qui fournit le lait que nous sommes venus chercher trouve sa pâture au dessus de la maison, dans l'herbe rare de cet été qui se prolonge. Don Senén nous parle de sa vereda, son pas se fait plus lourd. L'avenir, il ne le voit pas avec beaucoup d'optimisme. « Ma communauté est apathique » dit-il, regrettant que les gens attendent toujours leur salut de vaines promesses venues de l'extérieur, alors que tout est là, à portée de main.


Sa remarque nous interroge, bien sûr. Ne sommes-nous pas nous-mêmes arrivés de l'extérieur avec de vagues promesses ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes en passe de créer une dépendance de plus ? L'air de rien, Don Senén nous met en garde : les communautés doivent prendre leur destin en main et elles seules peuvent le faire. Le projet de réseau de bibliothèques dans les veredas de la région sur lequel nous travaillons n'aura de sens que s'il parvient à appuyer et à renforcer des dynamiques communautaires que l'exode rural et la dépendance croissante à la ville n'ont cessés de fissurer. L'aide matérielle, aussi précieuse soit-elle, ne pourra rien changer à cette réalité. Il s'agit de dépasser les querelles intestines et de redécouvrir la richesse commune d'une vie rurale trop souvent associée à la pauvreté et à un austère passé.


Difficile de trouver l'amour de la terre qui caractérise notre hôte chez les plus jeunes dont les yeux sont tournés vers la ville. C'est pourtant eux qui cueilleront les oranges quand Don Senén aura greffé son dernier arbre.


Nous atteignons la maison où il vit avec son épouse, deux de ses enfants et un petit-fils. Une tasse de café au lait nous attend, bientôt suivis du riz et des oeufs frits mijotés au fourneau à bois. Impossible de refuser ce repas impromptu au parfum de fumée. Puis, la nuit tombe sans crier gare. On quitte Don Senén et sa famille, les poches pleines d'oranges. Sur le chemin qui descend vers la maison où une autre famille paysanne nous a offert le logis, on songe à ce joli verger dont la luxuriante diversité semble éclaircir nos pensées en proie au doute. On a oublié le lait.

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