Cristina es miembro del equipo de  Lectures Partagées desde su creacion. Desde julio de 2014, elle est chargée de mission en Colombie. Anthropologue de formation, elle se charge entre autres du suivi du projet de réseau de lecture à Nariño, où elle accompagne les haitants des hameaux bénéficiaires dans leur processus d'appropriation des coins lecture. 

Don Laureano parmi les livres

Matituy, Octobre 2014

Après quelque temps passé à Pescador Bajo, je décide de me rendre à Matituy, un petit village où se trouve un de nos coins lecture du réseau. Ce coin lecture est en plein déménagement : alors qu’il était jusqu’ici installé dans l’école, il sera transféré dans la maison communautaire que la Junta de Acción Comunal, structure politique de la communauté, a réussi à obtenir lorsqu’elle a eu connaissance du projet.

 

Lorsque j’arrive à Matituy, l’ambiance est quelque peu tendue. Les discussions entre les employés de l’école et les représentants de la communauté ne se passent pas sans difficultés. Le personnel de l’école est réticent au déplacement du coin lecture et craint la détérioration, voire la perte, du matériel lors de sa sortie de l’établissement. Le fait est que, pour le moment, les livres ont l’air en parfait état, à peine utilisés. Cela ne me rassure pas et je me demande si les enfants et les habitants du village ont accès aux livres.

 

La première réunion se déroule donc à l’école. Les uns et les autres tiennent des discours dans lesquels se glissent, de façon peu subtile, des réprimandes, des reproches et une bonne dose de sarcasme. Les esprits s’échauffent et je tente tant bien que mal de calmer le jeu et d’équilibrer les rapports en proposant des solutions concrètes afin d’avancer. Cependant, étant la plus jeune à cette réunion, j’ai parfois de la peine à me faire écouter. Et lorsque les personnes présentes me demandent de former des « leaders » et de mettre en place le fonctionnement communautaire du coin de lecture, j’ai l’impression qu’il s’agit plus d’un défi qu’ils ne me croient pas capable de relever, que d’une réponse aux besoins du village.

Afin de faire progresser les choses, je propose de travailler à l’école et d’y faire l’inventaire, la classification et la formation de ceux qui seraient intéressés par la gestion et l’utilisation du coin lecture. Les mères communautaires (ce sont des mamans de jour qui s’occupent des enfants, mais aussi des femmes enceintes) se portent immédiatement volontaires, tout comme le font un enseignant à la retraite et Laureano Gomez, membre de la Junta de Acción Comunal, que j’avais déjà rencontré lors de ma dernière visite.

 

Don Laureano, d’environ soixante ans, tout sourires et plein de considération, m’avoue qu’il ne comprend rien aux livres, car il n’est allé à l’école que jusqu’en 5ème primaire. Je me souviens de notre première rencontre. Il était venu me voir un matin à Quebrada Honda, à une demie heure en moto taxi de Matituy. Il souhaitait me parler de la maison communautaire et de l’intérêt qu’il portait à ce projet. La discussion fut de courte durée ce jour-là. Il devait rapidement repartir pour assister à une réunion de cafetiers et avait fait l’aller-retour uniquement pour pouvoir discuter de ce projet. Cependant, son intérêt pour le projet, alors qu’il ne comprend pas en quoi il consiste, m’intrigue.

 

Nous commençons alors à travailler ensemble et, effectivement, il a l’air complètement perdu au milieu de tous ces livres! Je lui explique plusieurs fois le système de classification et l’utilité de l’inventaire, mais il finit toujours par me demander ce qu’il doit faire du livre qu’il a en main. 

Pendant ces longues journées, nous commençons à discuter de l’organisation qui va devoir se mettre en place pour ouvrir la bibliothèque. Don Laureano est catégorique quant à son rôle : « Moi, p’tite Cristina, je vais vous aider à faire tout ce qu’il faut, mais je ne vais pas ouvrir la bibliothèque. Je comprends rien aux livres. » 

Il ne s’agit pas seulement de livres, ni de mots sur du papier! Les livres, les bibliothèques sont un véhicule, un outil pour ces communautés. A Matituy, cela leur a donné l’occasion d’imaginer et de créer un espace commun.

Je l’encourage et lui dis que tout le monde peut le faire. Je lui donne quelques idées mais je dois avouer que je l’imagine mal en tant que bibliothécaire. Il a l’air submergé par les bouquins, confus lorsque je parle d’inventaire ou de classification, effrayé lorsque je loue les bienfaits de la lecture à haute voix. Même les jeux ne semblent pas l’intéresser. Malgré tout, il vient tous les jours et nous aide à coller les rubans, à mettre les sceaux et à numéroter les livres comme un élève bien appliqué à sa tâche.

 

Une semaine plus tard, nous déménageons la bibliothèque à la maison communautaire. Les élèves qui étudient pour leur baccalauréat sont envoyés par groupes pour nous aider. Les caisses remplies de livres et de jeux sont portées par des équipes de filles et de garçons en uniforme. 

"Don Laureano a décidé qu’il était aussi capable de s’investir dans ce lieu que quiconque. Il a décidé qu’à plus de soixante ans, il avait encore envie d’apprendre".

Quelques semaines après mon départ, j’apprends en discutant avec Sandra, une mère communautaire très investie dans le projet, que la bibliothèque ouvre tous les jours de la semaine et que les livres sont très demandés : les enfants viennent lire, jouer et dessiner, et les adultes des hameaux voisins viennent consulter et emprunter des livres sur l’agriculture et la menuiserie. « Et Don Laureano ? », je lui demande. Don Laureano vient tous les samedis et il vérifie que les personnes concernées ouvrent la bibliothèque. 

Comme partout, les garçons veulent frimer et impressionner les filles et portent les étagères sur leurs épaules. Je commence à tout organiser et à aménager le nouveau coin lecture avec l’aide de quelques enfants, une ou deux mères communautaires et Don Laureano, toujours présent. J’apprends alors qu’il était arbitre de football et cycliste. Je lui dis qu’il peut utiliser ce genre de centres d’intérêts pour créer des liens avec les enfants et les jeunes et les encourager à venir au coin de lecture. Je lui montre quelques livres de sport, mais, à nouveau, il ne semble pas vraiment réagir.

 

A la fin de mon séjour, Don Laureano et moi discutons et il m’annonce : « Je vais participer à l’ouverture de la bibliothèque. Je prends les samedis ». Je suis très heureuse de l’apprendre et j’ai le sourire jusqu’aux oreilles. Don Laureano a décidé qu’il était aussi capable de s’investir dans ce lieu que quiconque. Il a décidé qu’à plus de soixante ans, il avait encore envie d’apprendre. Il me rappelle un vieil ami qui nous a quitté il y a quelques mois et qui me disait toujours : « Si on a appris quelque chose avant la tombée de la nuit, c’est qu’on n’est pas mort à midi ». Je n’avais pas compris le sens de cette phrase jusqu’à aujourd’hui.

« Il était avec moi samedi passé. Je lisais des histoires aux enfants et je lui ai dit que c’était important de le faire. On a essayé ensemble pendant un moment. Je crois qu’il n’était pas très à l’aise, mais il s’est tout de même prêté au jeu. »

 

Voilà le genre d’histoires qui rendent ce travail si gratifiant. On arrive avec des idées plein la tête et lorsqu’on repart, on réalise que nos idéaux et nous discours sur les projets ne sont pas complètement à l’opposé de ce que souhaitent les communautés. La bibliothèque communautaire de Matituy en est l’exemple parfait. Il ne s’agit pas seulement de livres, ni de mots sur du papier! Les livres, les bibliothèques sont un véhicule, un outil pour ces communautés. A Matituy, cela leur a donné l’occasion d’imaginer et de créer un espace commun. Et j’espère que les autres hameaux du réseau que nous souhaitons créer parviendront à en faire autant, ensemble. 

 

- Cristina Muñoz - 

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